Quelques curés originaux

Le père Bourdoise

À la suite des guerres de religion, beaucoup de congrégations s'établirent dans les campagnes. Destinées à attaquer le mal dans sa racine et redonner foi à des âmes égarées dans la pagaille ecclésiastique du XVI" siècle, elles ne tardèrent pas à se combattre 1Dans cette mêlée de sectarismes où s'engluaient seigneurs et évêques, le duc et la duchesse de Liancourt, jansénistes, affichèrent une remarquable tolérance. Roger du Plessis-Liancourt demanda à son ami, Vincent de Paul, d'établir à Liancourt une communauté de ses Prêtres de la Mission. Elle ne se réalisa pas. Il appela alors le père Bourdoise et sa Congrégation de Saint-Nicolas. Trois prêtres, dont la mission était d'aider le curé et de tenir les écoles, s'installèrent en face de l'église, dans la maison sise au 2, place Chanoine Snejdareck (bâtiment du XVII< siècle, édifié en 1638, partiellement démoli en 1937), qui fut longtemps le logement de médecin de l’hospice et des instituteurs adjoints. Florissante, cette congrégation s'était donné pour but de rétablir l'ordre et la décence dans les églises paroissiales. C'est ainsi que, pour réformer quelques abus, M. Bourdoise dut souvent venir à Liancourt...

Deux choses lui tenaient à cœur : l'exactitude du clergé et des fidèles à fréquenter les ég1ises paroissiales, et l'assujettissement des ecclésiastiques au port de la soutane. Les anecdotes suivantes illustrent bien l'es-

Il se trouvait à Liancourt lors du passage du roi Louis XIV. Dans l'impossibilité de loger au château, la communauté fut assignée comme logement aux aumôniers de la cour. Ces derniers se présentèrent dans leurs habits de voyage. Pointilleux jusqu'au bout du chapelet, le père Bourdoise refusa l'entrée à ces" civils", rappelant que la communauté était réservée pour des aumôniers ... Ils durent, au grand amusement des princes, changer de costume et se représenter en habits longs.

 Comme Monsieur de Liancourt le plaisantait sur cette anecdote, le duc s'entendit répondre : " Monseigneur, quand vous irez à la cour sans cordon bleu (marque distinctive des officiers de la maison du roi), je recevrai à la communauté les ecclésiastiques qui ne portent pas les marques de leur caractère. "

Le lendemain, à son instigation, la reine régente, qui avait souhaité entendre la messe à l'église paroissiale, se présenta avec une suite nombreuse. Quelques personnalités n'étant pas particu1ièrement assidues au saint office, il les interpella vertement. Mais le brouhaha reprit. Le père Bourdoise interrompit la messe et pria la reine Anne d'Autriche de leur imposer silence !

Pour contraindre les prêtres invités à Liancourt à fréquenter l'église paroissiale plutôt que la chapelle du château, il imposait que cette dernière soit fermée durant leurs visites. Et, pendant leurs séjours, il engageait l'évêque de Belley à dire la messe à la paroisse !

À Monsieur et Madame de Liancourt qui, selon la coutume de l'époque, avaient offert à l'église calice et ornements sacerdotaux frappés de leurs armes, il leur dit : "Vous traitez le Roi des rois, que le prêtre représente à l'autel, comme un laquais, en lui faisant porter votre livrée ! " Les armoiries de Liancourt furent aussitôt enlevées de tous les objets du culte.

Son intransigeance remplit sa vie de traits analogues. Le Père Bourdoise ne prétendait-il pas avoir lui-même appris aux chiens du duc de Liancourt à attendre leur maître sur le seuil de l’Eglise ? Quant à saint Vincent de Paul, qui tentait de modérer son zèle, il le traita de " poule mouillée, à l'image de ses amis " ...

L'abbé Cartier

Il fut principalement le curé de la Grande Guerre. Du 1er novembre 1914 au 31 janvier 1919, il rédigea 98 " Petits journaux" à l'attention des combattants et, pour eux, organisa chaque jour  ( sauf deux ) une veillée de prière dans l'église. S'il a laissé le souvenir d'un homme aux indéniables qualités de générosité et de dévouement, il a aussi laissé celui d'un homme intransigeant, voire sectaire, bien calé dans l'affrontement que se faisaient, au début de XXe siècle, " gens d'Église" et " libres penseurs".

L'abbé Trousselle

" Pas d’accord ! proteste Gaston Touselle, je ne veux pas être dirigé sur l'intérieur avec la Réserve sanitaire; ma place est à l'avant! " . Les membres du Bureau du camp de Châlon se concertent. Curieux homme ! Un réserviste qui insiste pour aller au casse-pipe, en période de mobilisation... Le soleil de ce mois d'août 1914 lui a chauffé la tête ; Enfin !... Le Bureau lui demande d'attendre la première place libre dans une des formations de l'avant. Ce sera à l’ambulance 9-6 (ge ambulance du 6< corps d'armée), rattachée au train sanitaire de la 40° division. La section soignera des milliers de blessés, inhumera des charretées de morts lors des affrontements de Véry, de Courcelles-sur-Aire, de Chaumons-sur-Aire, de Longchamps, de Troyon ; de Vadelaincourt, etc. Une enquête militaire de 17 ans aboutira, en 1935, à reconnaître Gaston Touselle, devenu curé-doyen de Liancourt, comme " réunissant les conditions requises pour obtenir la carte de combattant " ...

" En avant ! En avant pour votre bonheur, au prix de ma vie ! " C'est par ces mots d'allant et de sacrifice qu'il s'était présenté aux paroissiens de Liancourt, le 23 avril 1922. Un peu emphatique, oui, mais il se fondait dans l’esprit de l'homme à qui il succédait : le chanoine Cartier, important acteur de la Grande Guerre. L'abbé Trousselle, d'une forte personnalité et aux états de service de guerre éloquents (maladie reconnue d'origine de guerre, deux citations, croix de guerre avec palme et insigne de guerre italien), devait très vite apporter la preuve que cette succession difficile n'était pas impossible.

On doit à l'abbé Trousselle la rédaction de notre premier journal paroissial, l'Écho Paroissial de Liancourt, imprimé par Evrard, à Liancourt, en date du 15 mars 1927. Une" feuille qui se présente timidement ", dira son rédacteur, dans la première phrase d'une édition (l feuille recto-verso) si indécise qu'elle ne porte même pas le N°L C'est peu dire qu'elle allait considérablement évoluer... 137 mois plus tard, le 15 août 1938 paraissait le 43" et ultime Écho (4 pages). La publication s'arrêtait avec le départ de son rédacteur-gérant. En marquant" dernier numéro" à la place de N° 43, l'abbé Trousselle annonçait avec malice que rien ne serait plus tout à fait pareil après lui....

Les relations de l'abbé Gaston Élisée Trousselle et du maire Léonce Faure furent épiques. Dans les années qui précédèrent 1936, la guerre des idées faisait -toujours -rage. En témoigne l'anecdote suivante : le vendredi 6 mars 1930, les murs de la ville furent couverts d'une note reprochant à l'Église " d'étendre ses tentacules " et proposant d'offrir enfin à la jeunesse une" éducation saine où il n 'y a plus de mystères". Immédiatement, l'Écho paroissial (N°7 du 14.09.30), dans un article intitulé Masques bas, répliqua en opposant que l'enseignement religieux satisfaisait" la claire intelligence d'un Foch et l'esprit sagace d'un Pasteur ", et avertit les familles du risque de contamination " par la gangrène du communisme et de l'athéisme" ... Des mots somme toute assez doux comparés à ceux dont on usait couramment à la fin du XIX· siècle, alors que, pour les mêmes désaccords, on se battait dans les usines, quand

" Liancourt était infesté d'une bande de calotins tenus en laisse par les abbés". Émile Zola, dès 1885, dans Germinal, avait donné le ton : " Liancourt s'est taillé des soutanes d'enfants de chœur dans les vieux drapeaux". Un mot d’auteur…

 L'abbé Snejdareck

Il s'installa à Liancourt le dimanche 2 août 1942 en qualité de curé doyen. Un orage, comme seul peut en déclencher l'été, empêcha d'aller chercher en procession le nouveau pasteur. C'est seul, à pied, que l'abbé se rendit à l'église où l'attendaient le chanoine Charpentier, doyen de Chantilly, le chanoine Guesnet, doyen de Chaumont-en-Vexin, l'abbé Cugnière, doyen de Nanteuil, le maire de Liancourt, Jacques Paul Soulier, entouré de son conseil, et Jacques Floquet, représentant des paroissiens. L'église était bondée. Ses anciens paroissiens de Remy et de Clermont durent rester dehors. À la fin de l'office, le chanoine inaugura un geste original que reprendront ses successeurs : il se rendit à la porte de l'église et tendit la main à chaque assistant. Quelques jours plus tard, le 20 août, tous les foyers Liancourtois recevaient, par courrier, le salut de leur nouveau curé.

" Relevez les coins ! " répétait le chanoine ; les coins des lèvres, bien sûr ... "Souriez ! " Lui-même, dont le visage était dur, savait l'heureux éclairage que peut lui donner un sourire, et le sien lumineux. L'homme paraissait toujours balancer entre bonté et rudesse. Gentil jusqu’au sacrifice, critique jusqu’à l'impolitesse, exigeant jusqu’à la brusquerie, Charles Snejdareck réussissait l'exploit d'être à la fois en marge et en texte.

La marge : une misogynie très remarquée, qu'il tenait peut-être de son ancien passage à Clermont, en qualité d'aumônier de l’asile psychiatrique et de la prison pour femmes. Il semble qu'il n'en supportât qu’une : sa sœur, une sainte femme qui était … sa servante. Il dominait ses vicaires, et avait sur ses fidèles une autorité certaine. Malheur à qui arrivait en retard à la grand-messe -très protocolaire -du dimanche ! S'il était en chaire à ce moment-là, l'abbé arrêtait son sermon et, depuis sa position élevée, indiquait parfois aux retardataires les places

Le texte : une action quotidienne d'esprit et de cœur, le souci permanent de servir dans les plus pauvres et les plus vulnérables de ses brebis. En 1943, il hébergea et cacha dans les combles de l'église des personnes recherchées, ou désignées pour le service du travail obligatoire. Si des occupants assistaient à la messe, il entonnait le cantique Catholiques et Français toujours ! À la Libération, le 1er septembre 1944, c'est en uniforme de lieutenant d'infanterie que les Liancourtois purent le voir parmi les éléments chargés du maintien de l'ordre après le départ des derniers éléments allemands. Il y avait été invité par la gendarmerie et le président de la commission municipale : Paul Sarouille. Dans les semaines qui suivirent, enfin, quelques Liancourtois lui durent le " confort" d'avoir tempéré certaines ardeurs vengeresses ...

Charles, François, Eugène Snejdareck (1901-1985) était Chevalier de la Légion d'Honneur et avait de nombreuses décorations, dont la Croix de Guerre 1939-1945. Il fut nommé chanoine honoraire le 20.11.1944.