Un officiant d’exception : saint Vincent de Paul

Beaucoup de gens d'Église passèrent par Liancourt. Des Jansénistes persécutés par les Jésuites y trouvèrent asile. Et puis ... on y rencontra un certain Monsieur Vincent, ancien aumônier des galères, missionnaire, appelé à Liancourt pour y étudier la fondation d'une communauté de Lazaristes. Saint Vincent de Paul, puisqu'il s'agit de lui, vint souvent à Liancourt, bien que le projet de sa communauté n’aboutît pas. Certes, il venait rendre visite au père Bourdoise de la congrégation de Saint-Nicolas, qui avait, en quelque sorte, pris la place des Lazaristes, mais la raison principale était autre. L'affaire de Port-Royal tournait mal, et les relations étaient particulièrement tendues entre Monsieur de Liancourt et son confesseur ordinaire, M. Picoté, ainsi qu'avec le curé de Saint-Sulpice, sa paroisse. Vincent de Paul venait aplanir les difficultés qui les opposaient. Entre 1650 et 1655, on a pu le voir plusieurs fois passer dans le carrosse du duc. Il couchait à la communauté de Saint-Nicolas, en face de l'église où il disait la messe.

Liancourt et l'affaire de Port-Royal. Le 29 octobre 1709, le lieutenant Civil d'Argenson et sa troupe envahissent le monastère de Port-Royal (actuel département des Yvelines) et déportent quelques vieilles religieuses. Deux ans plus tard, il ordonne sa destruction et fait déterrer les morts inhumés dans le cimetière et dans l'église 1. Comment, en terre chrétienne et au siècle des lumières, a-t-on pu en arriver là ? Incroyable histoire que celle de cette petite abbaye qui va, deux siècles durant, bouleverser l'esprit, la religion et la politique !

Tout commence au XIII' siècle par une communauté de religieuses qui suivent la sévère règle cistercienne. En 1609, une jeune abbesse, Angélique Arnaud, réforme la règle et obtient de ses religieuses une exceptionnelle réussite spirituelle et des vocations nombreuses. À 42 ans, elle rencontre l'abbé de Saint Cyran et sa pensée originale : le Jansénisme. Il est en effet l'ami de l'évêque néerlandais Cornélius Jansen, qui défend les idées de saint Augustin. Saint Cyran diffuse l'exposé écrit par Jansen : l'Augustinus. Affirmant que l'Homme est un être prédestiné, le message janséniste s'oppose au libre arbitre que privilégient les Jésuites. Or, chez un être prédestiné, toute liberté d'action et de pensée n'est soumise à aucune loi hors celle de Dieu ... L'affirmation d'un christianisme intransigeant qui refuse toute compromission avec le monde soulève les partisans du pouvoir royal absolu, qui voient dans ces " irresponsables "des opposants politiques. Les antijansénistes les plus acharnés sont d'abord Richelieu, puis Mazarin. La régente Anne d'Autriche elle-même somme le pape de condamner comme hérétiques 5 propositions de l'Augustinus. Le ton monte ...

 Et l'incident advient : en février /655, l'Église refuse l'absolution au duc de Liancourt. Ce " solitaire" dont la petite fille Jeanne Charlotte du Plessis est élevée par les Jansénistes, appartient à la communauté des " Messieurs de Port-Royal " qui accueille les hommes de toutes conditions renonçant à leurs qualités pour vivre, près du monastère, de pauvreté, de travail, de réflexion, de prière et d'enseignement. Le duc crie son indignation. Vincent de Paul intervient. Le Grand Arnaud, frère de mère Angélique, bondit sous l'injure et publie deux lettre critiques. On lui intente un procès en Sorbonne. Pascal s'en mêle et publie Les Provinciales, suite de 18 lettres hostiles aux Jésuites. Louis XIV, devenu roi, expulse les religieuses. Pourtant, l'opinion publique et quelques évêques parviennent, en 1669, à apaiser les esprits. Port-Royal recouvre une période de prospérité. Les élèves reprennent le chemin des " Petites Écoles ". Parmi eux : Lancelot et Racine qui viennent ici recevoir l'enseignement cartésien. Aussi Philippe de Champaigne, un " ami du dehors ", qui y exerce le seul art toléré par les Jansénistes : la peinture. De compétences en influences, l'esprit de Port-Royal acquiert un prestige qu'apprécient les intellectuels, forçant même l'admiration de Bossuet ou du royaliste La Fontaine.

 Mais ni les Jésuites, ni M'me de Maintenon, ni Louis XIV ne cèdent. Ils décident d'une mort lente de l'institution en interdisant tout recrutement de novices. La patience manque au grand roi qui obtient du pape une bulle d'Extinction et fait procéder au coup d'autorité du 29 octobre 1709. Les Jansénistes sont persécutés. Fénelon lui-même s'en offusque. Le pouvoir s'acharne sur le père Quesnel. Le pape est pressé le promulguer une condamnation, la bulle Unigenitus, célèbre par son ambiguïté et qui va pourrir la vie religieuse française pendant plus de trente ans ! Louis XV et le cardinal Fleury poursuivent la persécution. Les idées augustiniennes passent le l'élite au peuple et se politisent. Le drame s'amplifie, qu'un autre drame chasse : la Révolution. Le mouvement janséniste prendra fin au Concordat de 1802 qui regroupe tous les catholiques autour du pape.

Problème fondamental que celui de l'Homme, sa liberté et son destin ! Drame exemplaire que celui de la conscience individuelle face aux pouvoirs ecclésiastique et politique ! C'est pour s'être emparé de ces thèmes éternels, pour avoir affirmé qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, que Port-Royal résonne encore et nourrit toujours la réflexion de nos grands auteurs contemporains.